« Pourquoi Jésus a-t-il dû mourir ? » Depuis des siècles, l’Église a utilisé plusieurs concepts différents pour répondre à cette question, qui sous-tend ce que nous appelons « l’expiation ». Mais ces concepts sont problématiques pour les Églises pacifistes, notamment parce qu’ils répondent à la mauvaise question.
Il peut paraître surprenant que la réponse la plus connue à cette question erronée provienne d'une forme de gouvernement abandonnée depuis des siècles, bien qu'il en subsiste encore des traces dans notre société. Cette réponse, largement répandue, affirme que Jésus est mort pour expier une dette contractée par l'humanité pécheresse envers Dieu, c'est-à-dire pour satisfaire à la peine de mort exigée par la loi divine. Ce concept est appelé « expiation satisfaisante ».
La première version complète de ce concept apparaît dans l'ouvrage « Pourquoi l'Homme-Dieu ?», publié en 1098 par Anselme, archevêque de Canterbury. La société qu'Anselme connaissait était structurée par le féodalisme et gouvernée par un seigneur. Dans ce système, lorsqu'un subordonné offensait le seigneur, la stabilité de l'ordre social dépendait de la capacité du souverain soit à punir le coupable, soit à exiger réparation.
En concevant la mort de Jésus comme un paiement de dette envers Dieu, il est évident qu'Anselme imaginait Dieu dans le rôle du seigneur féodal suprême. Anselme croyait que le péché humain avait perturbé l'ordre de l'univers divin. Pour rétablir cet ordre dans la création, Dieu devait soit punir les pécheurs, soit obtenir satisfaction. Par conséquent, Dieu envoya Jésus, Dieu-Homme, afin que sa mort éternelle puisse porter le châtiment de l'humanité et, en notre nom, apporter la satisfaction qu'il exigeait.
Dans cette conception de l'expiation, l'acte de Dieu soulève des questions difficiles comme celle qu'un enfant de 5 ans a posée à sa mère après l'école du dimanche : « Les parents ne mettraient jamais leur enfant à mort sur une croix, n'est-ce pas ? »
On trouve la question et sa réponse dans le Nouveau Testament. En lisant le récit de Jésus dans les Évangiles, on constate qu'il n'est fait aucune mention de sa mort comme expiation d'une dette envers Dieu ou paiement d'une peine imposée par sa loi. De plus, cette notion d'expiation ne concerne que la mort de Jésus. Elle ne fait aucune mention de sa vie et ignore totalement la résurrection, véritable apogée de son histoire. Enfin, elle présente un Dieu vengeur, qui fait tuer Jésus pour satisfaire sa propre justice. Il s'agit d'un Dieu violent pour qui la justice repose sur la violence et le châtiment.
Ces images devraient inquiéter les adeptes des églises pacifiques pour plusieurs raisons. Je vais vous expliquer.
Dans les Évangiles, nous voyons que la vie de Jésus, ses actions et son enseignement ont rendu présent le règne de Dieu. Il a guéri des malades le jour du sabbat pour dénoncer les abus de ce jour, il a combattu le racisme envers les Samaritains et a revalorisé la condition féminine. Ces actions ont remis en question la légitimité des autorités religieuses. Si les gens apprenaient de Jésus à s'adresser directement à Dieu et à obtenir son pardon, cela menaçait l'autorité des chefs religieux et le système des sacrifices du Temple qu'ils administraient. Ils ont alors ourdi un complot pour le faire tuer. Les forces du mal, représentées par les autorités religieuses de Jérusalem et surtout par l'Empire romain, l'ont fait crucifier. Mais après trois jours, Dieu l'a ressuscité.
Ce bref aperçu de la vie de Jésus présente son histoire comme celle d'une confrontation entre les forces du mal et sa vie, et leur défaite par la résurrection. En acceptant Jésus et en vivant selon son histoire, nous participons au salut qui découle de sa résurrection. Plutôt que de se demander seulement pourquoi il est mort, la véritable question à son sujet est : « Comment la vie, l'enseignement, la mort et la résurrection de Jésus sauvent-ils ? » Il sauve en menant une vie qui rend présent le règne de Dieu, et sa résurrection nous invite à l'accepter – et ainsi à vivre pleinement dans le règne de Dieu, dès maintenant et dans l'au-delà.
Dans le langage classique, l'image de l'expiation qui représente la victoire sur le mal et Satan par la résurrection est appelée « Christus Victor », c'est-à-dire le Christ vainqueur. Dans l'Église primitive, le Christ vainqueur décrivait une confrontation cosmique entre Dieu et Satan. Pour ma part, je préfère ancrer cette confrontation dans le réel. D'un côté, je représente Jésus, qui symbolise le règne de Dieu, et de l'autre, Rome et les autorités religieuses, qui incarnent les forces du mal. Puisque ma version s'appuie sur l'histoire de Jésus, je la nomme « narratif ».
Considérons l'action de Dieu sous cet angle de l'expiation. Dieu n'exige pas la mort. Au contraire, il agit pour rendre la vie à Jésus. Dans cette perspective, le récit du Christ vainqueur illustre une expiation non violente. Ce sont les hommes qui ont commis le mal ayant entraîné la mort de Jésus, et Dieu est intervenu pour le ressusciter. Ce rétablissement de la vie contraste fortement avec le rôle de Dieu dans l'expiation par satisfaction, où il exigeait une mort et a envoyé Jésus mourir pour accomplir la mort qu'il réclamait.
Pour souligner le rôle non violent de Dieu, je parle d’« expiation non violente ». Ce concept met en avant le salut sans violence divine. Dans cette perspective, la résurrection invite chacun à entrer dans le règne de Dieu, avec Jésus comme Seigneur.
Le féodalisme a disparu depuis longtemps, mais l'image de l'expiation qui en découle reste répandue. L'idée de satisfaction est toujours bien présente, sous une autre appellation, dans le système de justice pénale, où l'État a remplacé le seigneur féodal comme celui qui punit ou exige réparation. Les crimes sont considérés comme des atteintes à la société ou à l'État, et c'est l'État qui punit. Quel que soit le niveau de la procédure, du local au fédéral, le procureur représente l'État. L'idée de satisfaction est clairement visible dans l'attente que celui qui commet un crime s'acquitte de sa dette envers la société. On considère que justice est rendue lorsque la peine a été infligée. Cette forme de justice est appelée justice rétributive, car la peine constitue une rétribution pour le crime commis contre l'État.
Avec la justice rétributive, rien n'est fait pour la victime du crime. Rien n'est fait pour réparer une relation brisée ou le préjudice subi. Même lorsqu'une amende est infligée, elle est versée à l'État et non à la victime.
L'alternative à la justice punitive est la justice restaurative, qui vise à réconcilier victimes et auteurs d'infractions. Elle ne se contente pas de punir l'auteur de l'infraction sans tenir compte de la victime. Au contraire, la justice restaurative prend en considération les deux. Elle met l'accent sur les besoins de la victime et la réhabilitation de l'auteur de l'infraction. Dans la mesure du possible, ce dernier contribue à la réparation. La justice restaurative n'est pas un moyen d'exonérer les auteurs d'infractions. Elle les appelle clairement à assumer la responsabilité de leurs actes, tout en accordant une importance particulière aux besoins des victimes.
La justice restaurative fait écho à l'histoire de Jésus. Lorsqu'il guérit, il prononce le pardon des péchés sans punition (Luc 5,19). Il ne punit pas la femme adultère, mais lui dit : « Va, et désormais ne pèche plus » (Jean 8,11). Il ne punit pas la malhonnêteté de Zachée. Au contraire, son accueil chaleureux incite Zachée à rembourser quatre fois la somme qu'il avait acquise illégalement (Luc 19,8).
La justice restaurative correspond à une expiation non violente. Les pécheurs sont réconciliés avec Dieu lorsqu'ils acceptent l'invitation de la résurrection à entrer dans le règne de Dieu. Y entrer, c'est embrasser une vie nouvelle, à l'image de celle de Jésus. Il n'y a pas de punition, mais, comme pour Zachée, ceux qui entrent dans le règne de Dieu aspirent à la réparation et au rétablissement de leur intégrité morale.
Il existe également une raison pratique de soutenir la justice restaurative : elle est plus efficace que la justice punitive. La justice restaurative est pratiquée à tous les niveaux, des cercles de justice dans les écoles aux programmes relevant de la compétence d'un juge au tribunal pénal. De nombreuses études montrent que le taux de récidive est nettement inférieur lorsque la justice restaurative est appliquée plutôt que la simple recherche d'une punition.
L'ensemble du débat sur l'expiation non violente, la justice réparatrice et l'image de Dieu trouve son origine dans la parabole du fils prodigue. Le père représente Dieu, et le fils prodigue symbolise l'humanité pécheresse. Après avoir dilapidé son héritage, le fils décide de revenir et de proposer son travail comme ouvrier agricole. C'est le signe du repentir et d'un nouveau départ. Mais le père ne cherche pas à punir. Au contraire, avant même le retour du fils prodigue, il l'attend à bras ouverts. Il accueille le fils transformé par un pardon sans châtiment.
Ce Dieu non-violent attend avec amour le retour de son peuple. C'est l'image de l'expiation non-violente. C'est la justice réparatrice de Dieu.
J. Denny Weaver est professeur émérite de religion à l'université de Bluffton (Ohio). Parmi ses nombreux ouvrages figurent : *The Nonviolent Atonement*, 2e édition révisée et augmentée (Eerdmans, 2011) ; *The Nonviolent God* (Eerdmans, 2013) ; et une version plus accessible, *God Without Violence: Following a Nonviolent God in a Violent World* (Cascade Books, 2016).

