Réflexions | 7 avril 2022

Vous avez une place à table

Des personnes assises autour d'une table avec de la nourriture
« Dîner de famille » par Paul Grout

Vers la fin de sa vie, atteinte de la maladie d'Alzheimer, ma mère s'est peu à peu éloignée de nous. Un jour, elle ne se souvenait plus de mon nom.

J'étais assis avec elle un après-midi. Ma mère n'avait pas prononcé mon nom depuis des mois. Je lui ai dit : « Maman, je suis Paul, je suis ton fils Paul, peux-tu dire Paul ? » Elle n'y arrivait pas. Je lui ai dit : « Ce n'est pas grave, maman ; je t'aime, maman. » J'avais une cinquantaine d'années et je rêvais d'entendre ma mère prononcer mon nom.

Ma mère était une athlète douée. Pendant notre enfance, mon frère et moi avons appris à lancer, attraper et frapper une balle de baseball. Excellente joueuse de basket-ball au lycée, elle nous a initiés aux fondamentaux de ce sport.

Nous vivions dans une ferme à la périphérie de notre petite ville. Juste au-delà de nos vastes jardins s'étendait un grand champ vers la ville. Dans un coin reculé de ce champ se trouvait une parcelle tondue que nous avions aménagée en terrain de baseball.

Lors des chaudes après-midi de printemps, mon frère et moi rentrions en courant de l'école primaire, ramassions gants et battes, et retrouvions nos amis sur ce terrain.

Ma mère, qui encourageait beaucoup le sport, nous laissait jouer jusqu'à ce que mon père rentre du travail et que le dîner soit pratiquement prêt.

C’est alors que ma mère quittait la cuisine, sortait par la porte moustiquaire du jardin et remontait jusqu’au sommet d’une petite colline qui surplombait le champ. Elle mettait ses mains en porte-voix et nous appelait.

« Paaauuul, Alllaannn, viens à la maison. »

Nos amis comprirent que pour nous, la partie était terminée. Nous avons aussitôt ramassé nos affaires et couru à la maison. Ce n'était pas que nous étions des enfants particulièrement obéissants. Nous n'avions pas peur d'être punis si nous étions en retard. Nous voulions simplement être là. Maman nous avait appelés, et nous nous sommes précipités au cœur de notre royaume d'enfance : la maison. Et au cœur de notre maison, il y avait la grande table de la cuisine où nous attendait notre repas du soir.

Mon père, ma mère, mon frère et moi passions presque tous les soirs de notre enfance autour de cette table. Plus qu'ailleurs, c'est autour de cette table que nous nous sentions à notre place. Nous n'avions pas besoin d'être sages, ni d'être intelligents ; nous n'avions besoin d'être personne d'autre que nous-mêmes.

C’est autour de cette table que nous étions aimés inconditionnellement. Il y avait une place pour nous à cette table.

Vous pouvez imaginer ce que cela a dû être pour les disciples : marcher chaque jour pendant trois ans avec Jésus, l’écouter enseigner, le voir guérir, partager des repas ensemble.

Pourtant, après tout ce temps passé ensemble, ils ne le voyaient pas vraiment, ils ne le connaissaient pas vraiment.

Puis, lors de leur dernière nuit ensemble avant ses souffrances et sa mort atroce, il les invita à partager un dernier moment ensemble, autour d'une table.

Avant le repas, au moment où ils se réunissaient, il leur lava les pieds.

Il savait qu'ils ne tarderaient pas à le fuir. Il savait qu'ils n'étaient ni prêts ni assez forts pour le suivre. Il savait que l'un d'eux l'avait déjà trahi et qu'un autre ne tarderait pas à le renier.

Sachant tout cela, Jésus voulait leur faire savoir qu'ils avaient leur place à cette table. Il voulait qu'ils comprennent que cette table et tout ce qu'elle représentait soutiendraient et transformeraient leur avenir.

Il rompit le pain et le donna à chacun, son corps livré pour eux. Il partagea avec chacun une coupe, son sang versé pour eux.

Il y a une place pour vous à cette table. Nul besoin de remplir des conditions pour s'y asseoir. Nul besoin d'être parfait. Nul besoin d'avoir une vie rangée. Nul besoin de comprendre tout ce que cela implique.

Nul besoin d'être libéral, conservateur, progressiste, fondamentaliste, évangélique, engagé politiquement, laïc, religieux, républicain ou démocrate, hétérosexuel ou homosexuel. Pour profiter de ce que cette table a à offrir, inutile de chercher à savoir qui en a sa place et qui n'en a pas. Ici, l'amour vous guidera. Chacun est le bienvenu.

Enfin, il reste un dernier tableau à examiner. Voici comment je me le représente.

Je rendrai mon dernier souffle sur terre. À cet instant précis, au moment de ma mort, une femme sortira par la porte moustiquaire d'une vieille ferme. Elle traversera un jardin jusqu'à une petite butte dominant un champ. Elle portera ses mains à sa bouche. Ce ne sera pas ma mère ; ce sera Dieu. Elle appellera mon nom : « Paul, rentre à la maison. »

En entendant sa voix, j'accourrai : à travers un champ, en longeant un jardin, et dans une vieille ferme par une porte moustiquaire, dans une grande cuisine avec une table qui s'étend à perte de vue et hors du temps.

Tous mes amis sont assis à cette table. Tous mes ennemis sont là. Mon père, ma mère et mon frère sont là. Il y a une chaise vide à côté d'eux.

Ma mère se lève de table. Elle s'approche de moi et prend mes mains dans les siennes. Je redeviens un petit garçon. Elle me regarde dans les yeux et prononce mon nom.

"Paul."

Je suis chez moi.

Paul Grout , ancien modérateur de la Conférence annuelle et pasteur retraité de l'Église des Frères, réside actuellement à Bellingham, dans l'État de Washington. Il est un membre actif de la communauté « A Place Apart » basée à Putney, dans le Vermont.