Étude biblique | 12 mai 2017

Nourrir une multitude

Bénédite de la Roncière

Pourquoi le miracle de la multiplication des pains est-il si important ? C’est le seul miracle de Jésus qui figure dans les quatre Évangiles. En réalité, il apparaît six fois dans ces quatre Évangiles, car Matthieu et Marc rapportent respectivement la multiplication des pains pour cinq mille personnes et pour quatre mille.

Une histoire répétée tant de fois doit forcément être importante. Mais qu'est-ce qui la rend si précieuse ? Voilà le genre de question que les commentateurs bibliques affectionnent. Leurs réponses sont nombreuses. Certains disent que ce récit nous rappelle le banquet céleste. C'est l'histoire de l'Eucharistie, la sainte communion, et elle préfigure la fraction du pain lors de la Cène. Pour d'autres, il s'agit de partage. C'est la preuve que Jésus est de Dieu.

Il y a sans doute une part de vérité dans toutes les interprétations des commentateurs, mais cinq éléments de ce récit m'interpellent particulièrement. Le premier est la comparaison entre la foule et « des brebis sans berger ». Plusieurs textes de l'Ancien Testament utilisent cette métaphore pour désigner le roi. Il est possible qu'il s'agisse d'une prise de position politique, d'une critique du système politique et économique qui avait permis aux riches de Jérusalem de s'approprier une grande partie des terres de Galilée, tandis que les métayers galiléens souffraient de la faim.

Une autre explication réside dans le fait que la première réaction de Jésus fut d'enseigner. Marc le dit simplement : « Il vit une grande foule ; et il fut rempli de compassion pour elle, car elle ressemblait à des brebis sans berger ; et il se mit à leur enseigner beaucoup de choses » (Marc 6,34). On est tenté de croire que la soif la plus profonde de la foule était la soif de connaissance de l'esprit et la soif de sens de l'âme. Peut-être le repas de pain et de poisson était-il en réalité un symbole de la nourriture spirituelle plus profonde que recèle l'enseignement de Jésus.

On nous dit que la foule comptait plus de cinq mille personnes. Il est fort probable que ceux qui se trouvaient aux extrémités d'une foule aussi nombreuse aient eu du mal à entendre ; pourtant, ils sont restés. L'enseignement a dû être long puisqu'il s'est prolongé après l'heure du repas ; pourtant, ils sont restés. Assurément, leur soif du message de Jésus était plus forte que leur faim.

Troisièmement, je remarque que toute la foule était invitée au repas. On nous dit que certaines sectes juives étaient très regardantes sur le choix de leurs convives, or ce groupe hétéroclite et disparate fut convié à la table du Seigneur sans aucune discrimination. Riches et pauvres, pécheurs et saints, victimes et bourreaux, tous étaient les bienvenus à la nourriture offerte par Jésus.

Et ils mangèrent tous ensemble. J'aime à penser que Jésus les avait invités à manger ensemble pour qu'ils puissent discuter de son enseignement. Ce repas partagé a-t-il apporté un apaisement ? Ont-ils pris conscience de leur faim commune ? Ont-ils davantage compris l'importance de la communauté ?

Une quatrième surprise fut de constater que Jésus n'avait pas nourri la foule, mais ses disciples. Dès le début, c'était leur œuvre. Ce sont eux qui avaient compris que Jésus enseignait depuis longtemps. Trop poli pour lui suggérer d'interrompre son message, un disciple lui suggéra subtilement : « Cet endroit est isolé et il est déjà tard. Pourquoi ne pas les renvoyer pour qu'ils aillent dans les campagnes et les villages acheter de quoi manger ? »

La réponse de Jésus fut directe : « Donnez-leur vous-mêmes à manger. » Qu’attend Jésus de ses disciples ? Cherchait-il à leur enseigner la compassion qu’il avait manifestée envers la foule ?

Les disciples étaient stupéfaits. « Devrions-nous aller acheter de quoi nourrir cinq mille personnes ? » Si l'on se réfère aux passages précédents du chapitre 6 de Marc, on constate que les disciples revenaient tout juste d'une mission. Au départ, Jésus leur avait dit de n'emporter ni argent, ni nourriture, ni vêtements de rechange. À présent, ils revenaient sans le sou et épuisés. Ils étaient aussi pauvres et affamés que la foule. Leur suggestion d'acheter de la nourriture ne faisait que souligner l'impossibilité de la chose.

Jésus ne les laissa pas s'en tirer à si bon compte. Il continua de supposer que les disciples devaient nourrir la foule. « Combien de pain avez-vous ? » demanda-t-il. « Regardez. » Les disciples ne trouvèrent que cinq pains et quelques poissons. Mais Jésus ne proposa toujours pas d'en prendre la responsabilité. Il leur dit d'asseoir la foule et de distribuer la nourriture. Le seul acte attribué à Jésus dans ce récit est qu'il bénit la nourriture avant qu'elle ne soit distribuée.

On peut se demander comment cinq pains pita et quelques poissons ont pu nourrir cinq mille personnes. Ce qui est clair, en revanche, c'est que ce sont les disciples qui ont distribué les pains et que Jésus a béni le repas.

Finalement, il nous est dit que chacun mangea à satiété et que l'on ramassa douze paniers de restes. Quand on mange avec Jésus, il y a largement de quoi nourrir tout le monde.

L'histoire s'arrête ici, mais j'imagine qu'après coup, les disciples se sont dit : « Je ne pensais pas que nous y arriverions. »

Comme les disciples ce jour-là, il m'arrive d'avoir l'impression qu'on m'en demande plus que je ne peux supporter. Je me sens démuni. Je pense que je n'y arriverai pas. Peut-être que j'ai raison. Mais c'est incroyable ce qui peut se produire avec cinq pains et quelques poissons offerts avec compassion et bénis par l'Esprit de Jésus.

Bob Bowman , pasteur ordonné, est professeur émérite de religion à l'université de Manchester, à North Manchester, dans l'Indiana.